Walter BUHLER: marié avec son HLM

Bientôt 60 ans qu’il habite l’immeuble de la rue des Boulangers. Pour y vivre, il aura dû bousculer le maire et le curé. » À l’époque, il fallait être marié pour occuper un logement social. »
L’an prochain, Walter BUHLER fêtera ses noces de diamant avec son… logement social à Huningue. Il y aura alors en effet 60 ans qu’il occupe avec bonheur cet appartement du 16 de la rue des Boulangers: un grand anniversaire qui mériterait, lui aussi, les félicitations et la visite fleurie de la municipalité pour honorer cette fidélité à travers les décennies. Et c’est avec précaution qu’il vous déplie et vous présente son précieux récépissé de paiement de 5897 anciens francs acquittés en mars 1955: une caution équivalent à l’époque à deux mois de loyer et qui, au fil des ans, se sera transformée en billet d’entrée à vie. Mais c’est aussi que ce logement, il y tient toujours autant, comme au premier jour, quand il a su le conquérir par une véritable déclaration d’amour.
Pour le posséder, il a en effet précipité son mariage.
« C’est que, dans les années cinquante, pour avoir droit à un logement social, il fallait être marié. On me proposait ce logement durant la période du carême. Avant Pâques. Impossible alors les noces! Mais il restait le jour de la Saint Joseph où l’on pouvait encore se marier. J’avais 25 ans. Je suis allé voir, vite fait, les futurs beaux-parents. Et avec Marthe, on s’est mariés le 19 mars. Et j’ai pu avoir le logement. »
« Les tapisseries ? 6 ou 7 fois »
Enfin un logement… si on veut. Il y avait eu l’affaire Constant, du nom de l’entrepreneur. Plus d’argent…Et plusieurs chantiers à l’arrêt, rue des Boulangers mais aussi des Abattoirs, Vauban. Rien n’était terminé. Sans parler des peintures et tapisseries, il n’y avait ni carrelage, ni revêtements de sol, une salle de bain équipée sommairement. Mais le moyen aussi de faire la fine bouche?
« À cette époque, il n’y avait pas de parc privé. Et trouver à se loger dans le logement social était pratiquement impossible. »
Alors Walter BUHLER a joué les corps de métier. Et dans son logement, il se sera beaucoup dépensé. Les parquets, le carrelage, les plafonds avec leurs moulures…Jusqu’aux coffrages des conduites de chauffage et aux portes. « Les tapisseries ? Peut-être six ou… sept fois.' »
Quand on aime, on compte plus.
Et il l’apprécie son 3 pièces de quelque 90 m². Avec cave et grenier s’il vous plaît! « L’immeuble est calme, bien situé, à proximité des services. Des quatre jeunes couples qui avaient emménagé à l’époque avec nous, on est le dernier des Mohicans. »
« L’Office, c’était l’idéal! »
Ceci dit Walter BUHLER n’a pas toujours vécu rue des Boulangers. Son apprentissage de la vie en logement social, il l’a fait avec ses parents.
« J’avais dix ans quand, en 1940, au retour de l’évacuation dans les Landes, on s’est installé à l’Office. Oui, on disait, « il habite dans l’Office ». J’y ai vécu quinze ans. Et pour nous, les jeunes, l’office, c’était l’idéal. Il y avait là à notre disposition deux carrières, des terrains vagues qui s’offraient comme de formidables terrains de jeux. Nous n’avions pas besoin d’espaces aménagés. Et il y avait aussi un bel esprit de famille. On avait la fierté du quartier qui se manifestait notamment lors de ces tournois de foot qui mettaient aux prises les équipes des divers secteurs de la cité. J’y ai de bons souvenirs avec des camarades de grandes familles huninguoises, les KELLER, les SCHOENENBERGER, HAUGER, DEICHTMANN, WILHELM…
Question cohabitation, c’était aussi une autre mentalité. On avait un autre respect des gens qu’aujourd’hui. »
« Le social est né de la guerre »
Après la guerre et toute cette misère à terre, il y a eu la reconstruction.
« La population était logée le long du Rhin dans une cité provisoire. Dans deux types de baraquements, les baraquements américains et les baraquements suisses, mieux cotés, avec cuisines installées. Et c’était coquet néanmoins; il y avait des fleurs, les gens se donnaient de la peine. Mais il a fallu les reloger. D’où toutes ces constructions. Le Tivoli en premier, puis au centre, la rue Blanchard et près de l’école. La rue des Boulangers, des Abattoirs, Vauban dans les années 55 -56. Le social à Huningue est né de la guerre: 800 logements où sont logés encore plus de 30% de la population aujourd’hui ! »
« Trop vieux pour critiquer les jeunes »
Avec 74 ans de logement social derrière lui, Walter Buhler (qui, comme élu local, fut membre du CA des HLM, puis représentant des locataires) est bien placé pour apprécier les évolutions dans ce milieu.
« Dans les premières années, les gens se connaissaient, on était pour la plupart des Huninguois de souche, on se parlait, on avait le contact: c’était un atout. Et quant il y avait des problèmes, on les réglait au mieux. Je n’ai jamais eu de différents avec les voisins. Aujourd’hui, c’est autrement cosmopolite. Et il y a du roulement. On n’arrive plus à savoir qui habite. Et c’est plutôt la mentalité du chacun pour soi et du « y a qu’a… Il faudrait que… » C’est vrai qu’il ya aussi le problème de l’emploi qu’on n’avait pas. Et je suis trop vieux pour m’autoriser à critiquer la jeunesse qui a, elle aussi, ses problèmes. »
Et puis, il y a eu peut-être des lacunes, question gestion.
« Disons qu’à l’époque la politique de Huningue était de garder des loyers plutôt bas alors qu’il aurait fallu les augmenter progressivement pour assurer les rénovations. Et que beaucoup de choses, qui n’ont pas pu se faire, ont dû être rattrapées. »
D’où ces contestations, ces mouvements des locataires?
« Je ne suis pas pour le rentre-dedans. D’un naturel plutôt à faire la part des choses. »
Et puis, le mode de gestion aussi a changé.
« C’est vrai! La gestion locale d’hier était… différente. Depuis que Colmar a pris les choses en main, elle est plus professionnelle, plus rationnelle. Avec des contrôles planifiés. »
Ce qui n’empêche pas les résidants de son immeuble d’attendre depuis près de deux ans maintenant qu’on leur termine l’installation de la tuyauterie du gaz.
Mais comme dit Walter Buhler, un rien philosophe: « il y aura toujours des problèmes. »
Jean-Louis Mossière