Walter SCHULL président de l’Académie du souvenir

Au Stammtisch du Carré des seniors, une douzaine d’anciens font remonter leurs souvenirs. Ça débat ferme, ça peut partir dans tous les sens. Et… on a entendu des portes claquer.
Parce que certains élus se plaisent à répéter que Huningue est la seule ville française sur le Rhin et que, de fait, l’élément liquide est partout présent, on aurait tendance à chercher dans ce Stammtisch des anciens (le café des souvenirs) quelques similitudes avec le fameux Bar de la Marine cher à Marcel Pagnol.
Dans la petite salle de l’ancien restaurant Au Canal, remise à flot sous les couleurs du Carré des seniors, c’est, avec Walter SCHULL, le même bonheur de la rencontre, la même fidélité à la table. Et du français au dialecte en repiquant au français, la même coloration des débats, passion et débordements chez ces marins d’eau douce, si marins il devait y avoir.
« Un membre pas d’accord, un autre qui monopolise trop la parole et… Il est arrivé, oui ! que l’un de nous se lève et que les portes claquent. Mais on le rattrape et ça s’arrête là », avoue Walter qui s’applique à organiser ces tours de table et, si nécessaire, à faire retomber la température des échanges. Car à ce « café des souvenirs » qui, un lundi sur deux, réunit une douzaine de comparses, à défaut de battre les cartes, on peut débattre trois heures durant (pause-café comprise), de sujets locaux avec, comme chez Pagnol, la même gravité qui sied aux petites histoires de la vie, oui Môssieur !
« Ça peut partir dans tous les sens »
Et c’est quoi au juste ces sujets, sur la table de nos académiciens du souvenir, qui peuvent finir sur des différends jusqu’à bousculer une chaise pour le plaisir d’une fausse sortie et celui de se faire rechercher car, non Môssieur, « il n’y a jamais eu désertion chez nous » précise toujours Walter ? Difficile à prévoir. L’ordre du jour axé sur le passé de la cité est vite bousculé.
« Pour chaque réunion, je m’attache à donner un thème à approfondir. Par exemple l’histoire du premier poissonnier, en 1937/38, rue de l’Horticulture, qui était équipé aussi de la première sonnette de la Poste l’informant de l’arrivée de télégrammes à distribuer. Ou bien les péripéties de l’exode qui vit les Huninguois accueillis à Soustons mais aussi à Mont-de-Marsan. On a traité également des personnalités qui donnent leurs noms aux rues de la ville, ce qui nous a fait rebondir sur la grande histoire de France. Mais au fil de la discussion, ça dévie bien souvent. Et ça peut partir dans tous les sens.»
Et déboucher sur des surprises, des scoops comme disent les journalistes. Ainsi, «un ancien de Tambow aurait vu notre vieux pont de chemin de fer remonté en Russie», avance prudemment Walter SCHULL. Bigre ! Une information valant bien la sardine bouchant le vieux port de Marseille et qui, si elle était vérifiée, mériterait assurément une demande officielle de restitution comme cela se fait pour les œuvres d’art volées durant la guerre.
« Aujourd’hui, Fernand serait condamné »
Walter SCHULL, né il y a 70 ans à Huningue, d’un père (Walter) huninguois et d’une mère (Charlotte) huninguoise, a des lettres de noblesse à faire valoir. Un gros vécu local apte à alimenter encore les débats. Mettre au stammtisch, par exemple, ces fameuses balades nautiques sur le fleuve, du temps où le père WICKY gérait un parc d’une vingtaine de barques à la plage du Rhin. « Avec les copains, on descendait, facile, jusqu’à la pointe de Village-Neuf. Mais pour remonter le courant à la rame… On abandonnait les barques et préférait rentrer à pied.» Ou encore, écolier, ses heures passées avec l’instituteur Fernand LAMY. « Pendant les cours, on lui servait de main-d’œuvre pour monter sa base nautique. Aujourd’hui, il serait condamné», commente-il avec le sourire.
« C’est là que j’ai rencontré ma femme »
Et puis, il y a cet épisode du « ranch des copains » qu’il créa avec Maurice RISACHER, une belle équipe de 35 jeunes qui, de 1964 à 1970, mirent leurs bras au service des plus démunis. « On coupait des arbres sur l’île du Rhin – et à la scie, sans tronçonneuse – pour faire du bois de chauffage que l’on distribuait dans les foyers les plus déshérités de la région frontalière. L’entreprise Lévy et la Grande Laiterie de Saint-Louis nous mettaient un camion à disposition. Et un restaurateur nous apportait la soupe. C’est là que j’ai rencontré Ginette que j’ai épousée en 1968.»
On peut parier que l’aventure de ce ranch des copains va bien tomber, elle aussi, un jour ou l’autre, si ce n’est déjà fait, sur la table du café des souvenirs. À moins que l’ami Walter, qui collectionne entre autres les archives du corps local (dont il préside l’amicale), ne serve à ses copains d’aujourd’hui, l’intervention de la garnison de Huningue qui, en 1823, vola au secours du couvent de Blotzheim ravagé par les flammes. Ou encore cette photo jaunie du capitaine GENG, rendant les honneurs, sabre au clair, au président LEBRUN venu inaugurer le barrage de Kembs ?
Vrai, il y a matière encore à débattre, à se dire et contredire et à claquer la porte pour de rire au Stammtisch de Huningue où, comme le chantait Brel, l’Académie du souvenir avec ses doyens Marcel (HOYER, 87 ans) et Charles (KOCH, 80 ans) sait « se gratter la mémoire à deux mains ».
Jean-Louis Mossière