André STADELMANN : le territoire des cow-boys et des indiens

Il a connu la richesse des terrains vagues, vécu le bonheur d’un Far-West. En ce temps-là, se souvient André, l’environnement à Huningue, c’était herbes et courses folles.
« Nous étions des enfants gâtés » déclare André STADELMANN.
Gâtés ? Notre Huninguois est né la nuit du 27 janvier 1943. Durant la guerre. Et en pleine alerte aérienne. Dans l’excitation, René, son père, avait allumé toutes les lumières de la maison – Versailles, quoi !- et alerté, sinon les avions alliés, déjà la gendarmerie, la douane allemande et tout le tintouin. Mais… plutôt sympas les Allemands ! C’est avec un side-car qu’ils sont allés chercher la sage-femme…
« Le golf pour notre guerre des boutons »
Oui ! La jeunesse d’André est celle d’après-guerre. Pas celle d’aujourd’hui au cordon ombilical relié au portable, rivée à ses consoles et gavée d’informatique. Ce qui ne l’empêche pas d’affirmer que lui et ses copains d’abord, coquin de sort : « oui ! Nous étions des enfants gâtés à Huningue ».
Et informatique nique-nique car ils possédaient bien mieux que le virtuel, l’espace tout court.
En ce temps‑là, les responsables et urbanistes ne calculaient pas comme pour un jardin à la japonaise, ne pleuraient pas sur leurs derniers mètres carrés disponibles et les animateurs jeunesse n’avaient pas à quémander un terrain d’aventures. Huningue n’était pas le territoire saturé d’aujourd’hui mais une « réserve d’indiens » de broussailles et terrains vagues dans laquelle se risquaient les cow-boys. Le Far‑West rêvé !
« Et notre grand terrain de jeux, c’était le golf » ajoute André Stadelmann. Et comprenez bien : pas un green billard de verdure aseptisée parcouru en knickers à carreaux devant des caddies tirant leurs chariots chargés de clubs ! Non ! Ce qu’ils appelaient leur « golf », c’était ce no man’s land bordant la frontière entre Huningue et Saint-Louis. Le rendez-vous des culottes courtes pour l’empoignade avec les Ludoviciens : « une gentille castagne, notre guerre des boutons à nous » commente André. Et on avait aussi la butte Felder pour décocher nos flèches et le terrain à côté de l’église, alors non clôturé et non amputé du foyer, où tous les footballeurs huninguois des années cinquante-soixante ont fait leur classe. « On avait droit à une sortie du curé quand le ballon venait frapper trop lourdement le mur de l’église. Surtout pendant les messes. » Une petite sortie, oui ! Mais pas d’excommunication.
« J’attendais les remous des péniches »
Et puis, bien avant que les élus d’aujourd’hui ne la mettent en valeur (Parc des eaux vives, fontaines et compagnie), les jeunes de l’époque avaient déjà fait de l’eau l’atout majeur de leurs jeux. « Nous avions le canal dans lequel nous plongions du haut du pont de la rue de Saint-Louis, la sablière Gutknecht pour nos baignades l’été et le Rhin bien sûr qui nous a tous appris à nager. À 7-8 ans, je le traversais, j’attendais les remous des péniches et me laissais porter jusqu’à la Piste du Rhin. Il y a eu des noyades, malheureusement. Mais on ignorait le danger. »
Ils étaient jeunes, ils étaient fous, ils s’accrochaient au wagon du tram au passage … Le jeune André, dont les parents tenaient le restaurant du Port à la frontière, jouait tout à côté sur la montagne de lindane d’Ugine Kuhlmann (et c’est tout juste si une explosion venait troubler sa partie de billes), Huningue n’avait pas encore mis tous ses verrous : poser les règles d’urbanisme, ses équipements et ses entreprises sur son environnement.
« Schifflé Wicky et Darry Cowl »
Aujourd’hui la sablière Gutknecht s’est comblée pour un stade, le Golf s’est meublé d’usines, la butte Felder va s’endimancher d’un parterre fleuri pour les abeilles et, au pied du Palmrain, les berges sauvages du Rhin, ont la grosse tête avec leur titre ronflant de zone portuaire et l’infinie tristesse des entrepôts de la Chambre de commerce.
Reste bien sûr la plage du Rhin.
Mais là encore, André affiche la nostalgie d’une autre plage : celle de « Schifflé Wicky, qui louait des barques pour promener sa bergère jusqu’au Johanniterbrücke de Bâle, de cette demoiselle qui vendait des glaces sur le triporteur de Darry Cowl » ; oui, une plage à Huningue qui se payait un p’tit air de guinguettes des bords de Marne, de « Grenouillère » colorée à la Renoir.
Sortez les mouchoirs.
Jean-Louis Mossière