Rencontres avec les Huninguois[es]

Jean-Louis MOSSIÈRE : qui es-tu, Bison blagueur ?

Jeanlou, journaliste à l’Alsace aujourd’hui heureux retraité, met son grain de sel dans chaque numéro de Passerelle[s] avec son billet d’humeur et le portrait d’un Huninguois. Le voici croqué à son tour. Par son ami et ancien collègue André MEYER. Et par Champôl.

«  Présentez-moi le plus vertueux des honnêtes hommes, en deux-trois tournemains je vous démontrerai qu’il n’est qu’un fieffé gredin ! » Cette sentence d’un vieux sage grec qui n’avait guère d’illusion sur la pureté de la nature humaine dit en tout cas la difficulté que rencontre tout portraitiste pour restituer avec fidélité et exactitude les traits de caractère de son modèle. Sous le masque du paraître et de tant de faux semblants, quelle est l’âme véritable ?

Pour dépeindre Jean-Louis MOSSIÈRE, alias Jeanlou, c’est encore plus mission impossible, car le bonhomme n’a pas son pareil pour déjouer tous les regards inquisiteurs. Entre son intime et un interlocuteur, il n’y a pas à proprement parler de carapace protectrice, mais plutôt une stratégie de défense, qui doit tout à la mobilité, à l’effet de surprise, à la vivacité de l’esprit. Cet autre qui l’approche plus ou moins hostile, invasif, curieux, il sait le dévier de son chemin tout tracé, par la magie du raconteur d’histoires, et un humour bondissant.

Et voici cet interlocuteur entraîné dans les sous-bois qui fleurent bon les violettes, et dans d’inextricables taillis, où finalement il se perdra, sous les salves à bout touchant, aussi pacifiques que déboussolantes, que notre JLM charge et recharge comme il respire : pitreries, farces et bons mots raffinés, élans poétiques, où Plantu, Rimbaud, Baudelaire, Cyrano, Brassens, Charlebois, Blondin etc… mènent le bal.

Non l’interlocuteur du moment n’apprendra rien de l’âme secrète de ce « gémeau, ascendant papillon ».

Pourtant plus d’un quart de siècle de compagnonnage à la rédaction de « L’Alsace » à Saint-Louis, à défaut de percer le mystère de l’homme m’ont permis de déceler un peu ses préférences et détestations, ses peines et ses rêves, quelques particularités de son parcours de vivant.

S’il est né à Bourg de Péage en 1946, avec des ascendants familiaux dauphinois, Jean-Louis MOSSIÈRE est un authentique fils de Saint-Louis, où il est arrivé à l’âge de un an, à la suite d’une mutation professionnelle paternelle. Le jeune Jean-Louis y apprend à conjurer par l’humour et les clowneries les duretés de péripéties familiales. Ah il cachait bien son jeu, le boute-en-train du collège, « Bison blagueur » chez les scouts. Son frère jumeau envoyé chez les grands-parents dans le Vercors, il réconfortait seul comme un grand sa maman très éprouvée par son divorce, chaque matin avant d’aller (en retard) à l’école. Deux redoublements – une chance dit-il parce qu’on a deux fois plus de copains de classe – lui ont valu une orientation en collège technique, section forge, soudure, mécanique. Mais l’usine et les machines ne seront pas sa voie. Il veut être journaliste, « écrire des histoires ». Il entre en école de journalisme, entrecoupe ses études par le service militaire en Allemagne dans l’artillerie, sans jamais entendre le froissement d’air d’un obus, car, dit-il, comme chauffeur-radio d’un commandant de batterie, il n’a « tiré que des canons de rouge ». Premier poste au mensuel « Gazette des métiers », où il est admis sur concours après avoir épaté le rédacteur en chef, fan de Rimbaud, en récitant par cœur des pages entières du poète.

Mariage – puis 2 filles. Entre temps l’air de Paris et son stress ne conviennent pas au jeune Ludovicien. Diagnostic du médecin : le retour à Saint-Louis s’impose. Le voici chez Sandoz à Bâle. Le jour il surveille des bouilloires de préparations chimiques. Le soir il est correspondant à « L’Alsace » qui ne tarde pas à le recruter comme journaliste. Nous sommes en 1972, Jean-Louis MOSSIÈRE s’imposera très vite en parfait localier polyvalent. Le souci de l’exactitude de l’information n’exclut pas de petites touches de pitrerie ou de poésie. Il peut aussi bien « cirer les pompes » des notables locaux que leur « rentrer dans le chou », avec un aplomb toujours teinté de tendresse.

L’un de ses faits d’armes journalistiques, c’est le détournement de la Foire du livre de Saint-Louis du dessinateur du « Monde », Plantu, qu’il a piloté au Musée de la caricature de Bâle pendant de longues heures, alors qu’attendaient au stand une foule de fans en quête de dédicaces et une secrétaire générale de la mairie, folle de rage. Mais l’on retiendra un autre épisode laissé sans trace dans le journal. L’appel à la Rédaction d’un désespéré déterminé à en finir après cet ultime coup de téléphone. Jean-Louis MOSSIÈRE, au combiné, le convaincra de n’en rien faire avant la visite qu’il ferait chez le malheureux. Et de sauter dans sa voiture. Il reviendra plusieurs heures après, visiblement épuisé, avec un laconique « Ouf, il a renoncé ! ». Comment s’y est-il pris pour faire renoncer l’homme à son funeste dessein ? Il n’en dira jamais rien de plus.

A présent retraité, Jean-Louis MOSSIÈRE va-t-il ranger au placard farces et bouffonneries, ouvrir parfois un peu les régions secrètes de son âme aux amis et connaissances rencontrés lors de paisibles promenades aux bras de sa compagne Laure en Petite Camargue ?

Va-t-il laisser en plan chroniques et bulles et explorer d’autres domaines, peinture et collages, où son habile coup de pinceau et de ciseaux surprendrait plus d’un ? Renouer, qui sait, avec la musique d’accordéon ?

L’autre jour, j’ai trouvé un Jean-Louis MOSSIÈRE plutôt grave. Il parlait du métier de ses filles. Kathleen, à Paris, est coordinatrice de formation pour accompagnants de malades schizophrènes, Géraldine, anthropologue à l’université de Montréal a mis le voile pour étudier de l’intérieur une communauté religieuse intégriste. « Je suis inquiet. C’est un peu dangereux, non ? »

Était-ce du vrai, ou un brin d’humour noir ? Allez donc savoir…

André MEYER