Sibylle, l’amoureuse de Huningue

Dans une lettre bimensuelle à nos voisins allemands, Sibylle BARTL fait passer son amour pour la cité de Vauban. « La vie ici est si intéressante. »
« Ce fut un crève-coeur. J’ai eu le sentiment que c’était un peu comme si on démolissait ma vie. » Et c’est vrai aussi qu’on ne voit pas disparaître sans émotion un compagnon qui vous a accompagné plus d’un demi-siècle. Sibylle BARTL a fait des photos de ses derniers moments; elle a même couché des mots d’adieu sur une lettre qu’elle a adressée à tous ses amis de l’autre côté du Rhin.
La chute de Plasco laisse un grand vide derrière sa maison. C’était une belle friche industrielle, un vaisseau béton et un phare ramenant à un passé laborieux, un monument que regrettent sans doute beaucoup de Huninguois. Mais pour Sybille, c’était bien plus encore. « C’était à l’origine une usine textile. Et ça, c’est ma vie! » relève-t-elle avec un petit sourire nostalgique.
Car la vie de Sibylle BARTL, Allemande née à Berlin d’une famille plongeant ses racines à Koenigsberg in der Neumark sur la rive est de l’Oder (aujourd’hui Chojna en Pologne), oui, sa vie est bâtie sur le textile.
Elle lui doit sa présence à Huningue quand, au fil de ses mutations, Otto, son ingénieur de mari, fut engagé à Bâle. Et sa maison aussi de la rue de Mulhouse qui appartenait à l’employeur de son mari, un groupe dont faisait partie également Plasco. La vie bat à ses côtés avec les cris joyeux des écoliers « et cette sonnerie qui me revient comme un repère dans la journée ».
Son arrivée remonte au début des années soixante. Et Vauban, qui sous sa perruque poudrée s’ennuyait ferme dans son musée, ne savait pas qu’il accueillait là une fée du logis qui allait remettre un peu d’ordre dans sa vie. Curieuse (et déjà amoureuse sans doute) de sa nouvelle cité, Sibylle est entrée à la société d’histoire. « C’est intéressant » , dit-elle. Avant d’ajouter: « Au début, on a surtout beaucoup inventorié, classé, classifié, rangé jusqu’au grenier. Et maintenant que tout est rangé, oui, je trouve le temps un peu long. » Et Vauban peut se rendormir. Entre deux visites et parfois du beau linge à la porte. Ainsi, cet été, la comtesse Abbatucci que Sibylle a guidée jusqu’au grenier. « Elle a beaucoup été étonnée par la belle géométrie de la charpente. »
« Mon vélo, aux mains d’un clochard, dans le journal »
Reste que le temps aurait pu être long s’il n’y avait eu… le vélo. Qui n’a jamais vu Sibylle sur son deux-roues ne sait rien du bonheur de la bicyclette. Silhouette élancée, au visage rayonnant sur les rayons de son vélo, suivi de son chien, elle offrait ses coups de pédales vainqueurs aux rues de son cher Huningue. À la vue de ce bel équipage, comme Montand derrière Paulette, « on se sentait pousser des ailes…. »
Arco et Akki, ses deux Terre-neuve ne sont plus là… Mais le vélo, si ! Enfin, il est revenu. « On me l’avait volé alors que je faisais des photos de l’inauguration de la passerelle. Et je l’ai retrouvé aux mains d’un clochard, en photo, dans la Badische Zeitung. » Un heureux hasard qui a créé des liens avec le journal.
Depuis Sibylle est correspondante de la Badische. Elle y a sa chronique, « Brief aus Huningen », une lettre bimensuelle (publiée avec un timbre à son effigie) dans laquelle elle donne des nouvelles de sa ville. Et… faut fournir. « J’ai passé tous les généraux, les grands personnages de la cité en revue; l’histoire, c’est liquidé ! J’ai parlé des commerces, des nouveautés. J’informe sur le programme culturel. Les travaux, bien sûr. Dès que ça bouge, j’informe » explique notre rédactrice qui confie que la place Abbatucci, dans son nouvel habit minéral, est un peu froide. « J’ai encore des idées : au cimetière, j’ai repéré des tombes intéressantes… »
« C’est joli Violetta, non ? »
Reste que deux lettres par mois, c’est pas évident. Alors l’imagination fait le reste. Notre correspondante a écrit sur sa collection de coquillages et celle de sables récoltés au cours de ses voyages, philosophé sur ses deux prénoms – Sibylle et Ina – pour s’interroger (« qui suis-je? « ) et dire son penchant pour Violetta, « c’est joli, Violetta, non? »…
Et qu’en pense sa famille, ses trois enfants? Curieusement elle dit n’avoir jamais eu de commentaires de leur part sur son travail d’écriture ? On mettra alors ce silence au compte de la pudeur ou de l’élégance qui accompagne de tels témoignages d’amour pour sa cité. Car aucun de ses nombreux voyages à travers la planète n’a entamé cette belle fidélité. Sibylle BARTL est une inconditionnelle de Huningue. « Je n’ai jamais eu la moindre envie de partir. La vie ici est si intéressante à cette rencontre de trois pays, ce brassage entre trois peuples si riches de leurs singularités et de leurs cultures… »
Jean-Louis Mossière